Les violences urbaies : Prise de conscience ?

Publié le par SDJ 30

Violences urbaines en Banlieues

Nicolas Cadène

Voici 2 communiqués de la LDH que je trouve très justes :


> 3 novembre 2005 - Violences urbaines
Impuissance et mépris

Communiqué de la LDH

Trente ans de mépris, trois ans d’arbitraire érigé en politique, faut-il s’étonner que ce que l’on nomme avec désinvolture « les quartiers » manifestent violemment leur désespoir ?

Les incidents qui se déroulent sont le produit des politiques suivies depuis des décennies. Certes, toutes les politiques ne se valent pas ; il n’en demeure moins que ce qui est en train de se dérouler n’est que le résultat d’échecs répétés et aggravés par trois ans de répression aveugle.

 

Face à cette situation, les seules réponses sont celles de la provocation, de la force et de l’impuissance. Le ministre de l’Intérieur exprime avec arrogance son désintérêt pour tous ceux qui sont laissés sur le bas côté de la route. En fait de Justice et de fermeté, seul le deuxième terme trouve à s’appliquer renforçant ainsi le sentiment que ce qui importe à ce gouvernement c’est de juguler ces révoltes plutôt que d’apporter des solutions. Comme chez tout gouvernement atteint par l’impuissance, le discours d’ordre remplace la construction d’un autre avenir pour des populations qui constatent qu’elles n’en ont aucun.

 

S’il est effectivement intolérable que les plus pauvres d’entre nous supportent ces manifestations de violence, le gouvernement est bien malvenu de stigmatiser des populations entières au point de provoquer l’accroissement des violences qu’il dit combattre.

 

C’est d’une autre politique que nous avons besoin. Il en va de notre responsabilité collective.

Paris, le 3 novembre 2005

> 7 novembre 2005 - Violences urbaines

Communiqué de la LDH

Contrairement à ce qu’indiquait samedi 5 novembre un grand journal du soir, la Ligue des droits de l’Homme n’est pas préoccupée par la démission de M. Nicolas Sarkozy. Pour symbolique que soit cette demande, elle ne résoudra rien. La LDH considère en effet qu’il est illusoire de personnaliser des responsabilités qui concernent le gouvernement en son entier.

 

Le ministre de l’Intérieur, en tenant des propos incendiaires et méprisants pour préparer sa campagne présidentielle en direction de l’extrême droite, a certes commis une faute politique et morale. Mais le Premier Ministre lui a solennellement renouvelé sa confiance à plusieurs reprises, et la responsabilité du gouvernement, comme des gouvernements dont M. Raffarin fut le Premier Ministre, est entière et collégiale.

 

Ce sont des années de politique centrée sur le tout sécuritaire qui sont en cause. Le sabotage des actions de prévention, l’asphyxie du monde associatif, la démolition de la police de proximité, la tolérance à l’égard des discriminations quotidiennes, notamment à l’égard des personnes étrangères ou supposées telles en raison de leur faciès, l’état d’une école qui ne peut réduire la ségrégation nous font mesurer aujourd’hui non seulement l’échec mais la redoutable nocivité de cette politique. Ce n’est pas seulement le langage du ministre de l’Intérieur, ce sont les actes de l’ensemble du gouvernement qui relèvent d’une logique d’apprenti sorcier.

 

Au-delà, c’est aussi l’incapacité des gouvernements successifs depuis des décennies à faire reculer le chômage massif, l’explosion de la précarité, la systématisation des discriminations racistes et territoriales, qui apparaît en pleine lumière aujourd’hui. Les émeutes sont auto-destructrices voire suicidaires, elles nuisent essentiellement à ceux dont elles dénoncent l’exclusion. Mettre fin à la spirale de violence et de destruction est vital pour l’avenir même de ceux qui se révoltent aujourd’hui. L’intervention des forces de l’ordre est inévitable mais la réponse purement policière à la protestation désespérée des exclus, seule envisagée dimanche par le président de la République, accentue le sentiment d’injustice. Il n’y aura pas de retour au calme sans que la République reconnaisse les injustices subies. Il n’y aura pas de paix sans justice, sans révision profonde des politiques publiques qui creusent les inégalités et les discriminations dans ce pays.

 

La violence destructrice ne résoud rien, elle aggrave même les maux contre lesquels elle prétend se dresser, mais il n’en est que plus urgent de construire une mobilisation civique qui permette aux victimes de l’injustice de s’unir pour qu’il y soit mis fin. C’est d’une véritable mobilisation de toutes les forces sociales et politiques qui rejettent les discours d’élimination du gouvernement et notamment du ministre de l’Intérieur que nous avons besoin. C’est une véritable campagne pour le respect, pour l’égalité et pour les droits civiques qu’il faut aujourd’hui engager, « tous ensemble », afin que les actes des gouvernants cessent de contredire la devise de la République.

 

Paris, le 7 novembre 2005





Egalement, voici 3 excellents éditos de Patrice Biancone :

Editorial politique du 07/11/2005

Banlieues : misère et conscience de la misère

Patrice Biancone
(Photo RFI)

Il n'y a pas eu anticipation du phénomène. A croire que tous les baromètres sociaux du gouvernement étaient en panne, à commencer par celui du ministre de l'Intérieur qui répète pourtant, depuis de longs mois, qu'il est un homme de terrain. Un responsable politique qui a le contact avec les Français et qui sait parler leur langage.

Rien vu venir. Ni la misère. Ni la conscience de cette misère. Et encore moins le ras-le-bol, presque nihiliste, de ces jeunes qui brûlent leur propre quartiers; ras-le-bol qui fait que nous en sommes, aujourd'hui, au 11e jour d'émeutes; que les violences s'aggravent; et que, désormais, chacun semble dépassé, y compris le pouvoir exécutif dont le chef, Jacques Chirac, est intervenu pour dire que le dernier mot devait rester à la loi.

Il était nécessaire de le rappeler. Mais, c'est peu face à la gravité de la situation, et face aux attentes des Français, ce que n'ont pas manqué de souligner des élus de tout bord qui en ont assez de voir le désordre s'étendre à tout le pays. Dans tous les cas, ce rappel du président de la République assorti d'une déclaration sur le respect de chacun, de la justice et de l'égalité des chances, n'a pas été suffisant pour que les jeunes cessent leurs actions commandos. La nuit dernière a été une nouvelle nuit d'incidents et d'affrontements. Autant dire qu'il faudra aller au-delà pour les calmer et pour leur enlever de la tête que la seule présence de Nicolas Sarkozy au gouvernement est une raison suffisante pour sortir dans la rue et participer activement aux destructions.

Le retour au calme comme préalable. Jacques Chirac n'était pas dans le protocole compassionnel au moment de son intervention, mais bien dans le seul rappel d'une évidence. La République ne peut souffrir que son autorité soit contestée. C'est d'ailleurs en vertu de ce principe qu'un renforcement des forces de police a été annoncé.

Une décision qui suit un constat: dans les banlieues, les élus ne sont pas écoutés. Pas plus que ceux que l'on appelle les grands frères ou les religieux pourtant mis à contribution. Il y a, et il faudra faire avec, la certitude que la parole est porteuse de promesses interchangeables et inefficaces, qu'elles soient de droite ou de gauche, qu'on les qualifie de la ville ou de nationale.

Nous serions, à écouter les témoignages de ceux qui participent aux émeutes, dans l'affichage et uniquement dans l'affichage. Une affirmation difficile à contester, quand on voit, par exemple, les difficultés que rencontre Jean-Louis Borloo pour financer son plan annoncé pourtant, à grand renfort médiatique, comme priorité du gouvernement. Car c'est bien de cela que souffrent aujourd'hui les banlieues: d'une absence de volonté politique. D'une certaine forme de démission de l'Etat face à un problème vieux comme la ville et son organisation. Ce soir, à la télévision, Dominique de Villepin devra combler ce retard. Une tâche herculéenne dont il se serait bien passé, mais qu'il devra remplir avec la conscience qu'il faut de tout pour faire un monde... ou pour le défaire.


Patrice Biancone
Article publié le 07/11/2005
Dernière mise à jour le 07/11/2005 à 10:34 (heure de Paris)
Editorial politique du 04/11/2005

PS : se compter, la grande affaire

Depuis que le Parti socialiste est le Parti socialiste, on sait qu'un congrès ne se gagne pas uniquement sur des idées. Il y a le reste. Le contact. Les pressions. Les petits arrangements et les petites manœuvres. Et, bien sûr, les tournées en province pour préparer le terrain, ce à quoi, tous les signataires de motions se consacrent actuellement afin de mettre un maximum de chances de leur côté pour le congrès du Mans, la grande affaire étant avant tout de se compter.

Peut-être avons-nous là, la raison de la discrétion des socialistes que l'on a peu entendus, à quelques exceptions près, sur les banlieues et leur embrasement. Trop occupés à se marquer à la culotte, ils en oublient presque que le monde continue à tourner et qu'à force d'être absents, on va finir par les oublier. A moins qu'il ne s'agisse d'une stratégie. Que cette discrétion soit d'avantage liée au fait que la direction du PS n'a aucune politique de rechange à proposer pour les banlieues, elle qui a été aux affaires il n'y a pas si longtemps sans pour autant trouver la solution à ce problème récurrent. On l'a bien vu avec les questions au gouvernement cette semaine, le Premier ministre, et d'autres avec lui, faisant remarquer, en pleine séance, que personne n'avait de leçon à donner à personne tant la faillite était annoncée de longue date et tant l'alternance gauche-droite a fonctionné ces dernières années. Voilà qui laisse un boulevard à Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers, lesquels n'hésitent plus à crier à la guerre civile, se moquant d'alimenter la violence et les frustrations à l’œuvre, et espérant ainsi capitaliser pour l'élection de 2007 à laquelle ils se présenteront tous les deux.

Après le logement, question qui s'était posée de manière cruciale au moment des incendies des squats à Paris, les socialistes vont donc devoir intégrer le problème des banlieues dans leur programme et en faire une autre priorité. Il ne suffira plus de dire «y'a qu'à, y'a qu'à !» : ce sont des solutions applicables immédiatement qui sont nécessaires. Autant dire que l'affaire n'est pas dans le sac puisque François Hollande qui voulait un congrès consacré uniquement au projet socialiste, vient d'expliquer que si sa motion ne dépassait pas la barre des 50% il ne serait pas candidat au poste de premier secrétaire, faisant ainsi des futurs débats du Mans une affaire personnelle et ouvrant un nouveau front, celui de sa succession possible, avec le secret espoir que cela amènera ses adversaires de l'intérieur à se découvrir et peut-être à se diviser. On sait, en effet, qu'au NPS d'Arnaud Montebourg et de Vincent Peillon les ambitions sont affûtées et que l'unité de façade cache des rivalités qui ne présagent rien de bon quant à l'avenir de cette minorité.

Alors est-ce à dire que «oui», comme on a cru pouvoir le constater en 2002, le Parti socialiste est coupé de sa base ? Sans doute. Et cela serait dû à son vieillissement. La moyenne d'âge serait de 55 ans au PS. 40% des militants seraient des retraités. Quant au niveau d'études des uns et des autres, il serait plutôt supérieur ce qui donne au PS le profil d'un parti bourgeois, presque du centre, et non pas celui d'un vrai parti de gauche, ce qui explique aussi la difficulté qu'il rencontre pour se mettre en phase avec l'électorat populaire. Séduire des militants très peu touchés par le chômage - 3% d'entre eux seulement seraient concernés - ce n'est pas la même chose que séduire des électeurs, surtout lorsqu'ils vivent en banlieue, qu'ils n'ont pas de travail et peu de ressources. Et en l'absence de prise en charge de leurs problèmes par les partis, que reste-t-il ? La violence et l'expression de cette violence. Ce à quoi nous assistons depuis plusieurs jours en banlieue.


Patrice Biancone
Article publié le 04/11/2005
Dernière mise à jour le 04/11/2005 à 16:05 (heure de Paris)
Editorial politique du 03/11/2005

Banlieues : les mots des pauvres gens

«L'absence de dialogue et l'escalade de l'irrespect mèneraient à une situation dangereuse...». C'est Jacques Chirac qui l'a dit après cinq nuits d'émeutes dans les banlieues et après un silence prolongé qui en dit long sur sa volonté de laisser le ministre de l'Intérieur s'enferrer. Jacques Chirac a demandé la mise en place, dans un délai de un mois, d'un plan d'action dans les zones urbaines sensibles, plan qu'il faudrait manifestement assortir d'un autre à l'usage de la majorité qui a montré hier, à l'Assemblée nationale, qu'elle était au bord de la crise de nerf et qu'elle était plutôt Sarkozy que Villepin. Plutôt répression que prévention. De quoi provoquer la colère du Premier ministre qui se serait emporté contre ceux qui ne comprennent rien.

Dans l'hémicycle, Dominique de Villepin a monopolisé le temps de parole du gouvernement. C'est lui qui a répondu aux questions de la gauche, se montrant quelquefois hésitant et annonçant le report de son voyage au Canada, ce qui tendrait à prouver que cette crise laissera des traces.

Alors au centre des discussions à l'Assemblée, les mots prononcés par Nicolas Sarkozy. Le ministre peut-il traiter de racaille, de gangrène, une partie de la population ? Est-ce bien son rôle de distinguer ainsi, entre les bons et les mauvais français, ou a-t-il plutôt la responsabilité de faire respecter l'état de droit tout en s'arrangeant pour que tous les citoyens adhèrent aux lois de la République ? La réponse est contenue dans la question, et pourtant, hier, les proches de Nicolas Sarkozy ont tenu à faire une mise au point lexicologique en expliquant que le langage tenu par Nicolas Sarkozy était emprunté au peuple, qu'il s'agissait d'un «vrai langage» comme il y a de «vrais jeunes», ce que l'on contestera.

Imaginez un peu que tous les ministres se mettent à parler comme «jacte» soi-disant le peuple. En variante de racaille ils pourraient utiliser des mots comme rebut, vermine, meute, canaille ou raclure comme l'indique le dictionnaire des synonymes. Plutôt que de parler de gangrène ils pourraient dire pourriture, cancer, infection, chancre ou nécrose pour les plus instruits. Et, puisque nous en sommes à faire un détour sémantique, ajoutons que Nicolas Sarkozy aurait pu tout simplement expliquer qu'il avait l'intention de faire reculer la délinquance dans les banlieues. Certes la formule est moins forte, mais elle a la même signification, elle peut être comprise par tous, même par les vrais gens, et elle reste respectueuse comme le veut le président.

On remarquera ici, que pour les spécialistes, l'utilisation du langage familier est une façon de contourner les tabous instaurés par la société. A la différence du langage courant, il est sans retenue et permet de désigner des réalités de façon détournée. Par exemple et pour finir, certains députés se plaisaient à dire que Nicolas Sarkozy «assurait grave», alors que d'autres se demandaient à voix haute quand il allait «lâcher la rampe». Loin des philologues, nous vivons désormais la révolution par les mots.

Patrice Biancone
Article publié le 03/11/2005
Dernière mise à jour le 03/11/2005 à 15:46 (heure de Paris)

Publié dans Actualité

Commenter cet article

Hasting 12/11/2005 11:54

Suis, malheureusement, bien d'accord avec tout ce qui est écrit dans ces éditoriaux, de qualité...