Michel Rocard, l'ancien Premier ministre aujourd'hui député européen, se lâche et se fâche : "les médias tuent la politique".

Publié le par SDJ 30

Vous avez élaboré une «méthodologie de la paix». En quoi pourrait-elle être utile, par exemple aujourd’hui, au Proche-Orient ?

J’ai proposé, en effet, des méthodes pour surmonter les obstacles dès qu’il y a volonté de paix. Au Proche-Orient, des signaux ont été donnés, notamment lors du choix des Palestiniens d’aller voter. Mais nous venons d’entrer dans une phase de régression terrifiante.

Votre nature optimiste est-elle ébranlée ?

Je pense redevenir optimiste pour le long terme, mais je ne cache pas que je suis très angoissé.

Il faut comprendre que les faucons, les extrémistes de chaque camp, font passer pour traîtres à leur cause ceux qui recherchent la paix. La dernière bagarre interne au Hamas pour savoir s’il devait ou non participer au gouvernement palestinien l’a bien montré. Les extrémistes sont toujours plus à l’aise dans leur camp que ceux qui veulent le compromis. Il est plus facile de tuer que de négocier. Et il est plus facile de négocier quand les intérêts en jeu sont matériels (territoires, armes, argent), que lorsqu’ils relèvent de symboles. Jamais, par exemple, le rabbinat n’a envisagé de renoncer au «Grand Israël» de la Bible ! Pour Jérusalem, il a fallu vingt-cinq ans pour faire admettre l’idée de double souveraineté. Autre «symbole », le droit au retour des Palestiniens ayant quitté leur terre en 1947 : il est l’objet de tous les fantasmes en Israël. Pour rendre la paix possible, on peut travailler à des échanges de symboles, mais la démarche est longue, et l’urgence est à la désescalade. Israël a perdu tout sens de la mesure. Mais le paroxysme actuel peut peut-être faire comprendre aux chefs de guerre que la force et le feu jouent contre eux.

Que peut faire l’ONU?

L’ONU est un consortium de nations, elle n’agit que sur mandat. Va pour une démarche de bons offices, mais le meilleur service que l’on peut lui rendre est de ne pas l’impliquer dans ce conflit. L’ONU a été trop longtemps affaiblie par la lâcheté des pays occidentaux qui l’ont envoyée au casse-pipe au lieu de faire le boulot.

Ce dont le monde a besoin, c’est d’une communauté internationale beaucoup plus énergique, capable de faire taire ses peurs et ses intérêts particuliers. L’Europe, les Etats-Unis, la Russie, et pourquoi pas la Chine doivent parvenir à une vision commune des conditions de la paix.

Le G8, ce week-end, à Saint-Pétersbourg, peut-il être déterminant ?

J’ai peur que non. Les «7 » seraient plus à l’aise si la Russie ne poursuivait pas la restauration d’un pouvoir autoritaire. Mais en prônant la raison, elle sera peutêtre conduite à s’interroger sur ses propres pratiques.

Diriez-vous que le capitalisme financier est devenu l’ennemi n°1 de l’économie traditionnelle ?

Le « capitalisme actionnarial » – je préfère cette appellation – n’est pas l’ennemi du capitalisme, il est sa forme actuelle, brutale et sauvage. Et cette brutalité est devenue insupportable à l’homme.

Par quel bout prendre cette question de la «folie financière », des salaires à 4.000 fois le smic ? Faut-il inventer une sorte d’ONU économique?

La solution n’est pas d’abord dans la création d’une institution. Il faut en premier lieu comprendre, établir un diagnostic. La communauté scientifique ne l’a pas encore fait. La science économique ne s’intéresse aujourd’hui qu’à la circulation de l’argent et non plus à la vie des gens.

Après le diagnostic, il faudra se mettre d’accord. Des économistes, Pascal Salin par exemple, ne sont pas hostiles à ce capitalisme des actionnaires. Soulignons quand même que le jury du prix Nobel, qui fait un peu office de référence intellectuelle, n’a plus récompensé depuis dix ans aucun de ces monétaristes inspirés par Milton Friedman, mais Joseph Stiglitz par exemple, qui, lui, dénonce un capitalisme «qui perd la tête».

Nous devons réduire la volatilité des marchés, organiser un Bretton Woods n°2 pour revenir à des taux de change fixes, faire la police des OPA et empêcher les destructions d’emplois et leur précarisation. Il est essentiel de réhabiliter des politiques publiques, nationales ou européennes en matière d’emploi, de développement des infrastructures. Ce sont les grands travaux qui ont permis le développement de l’humanité. Les gens ne veulent plus d’un système diabolique devenu hyperdangereux. Ils l’ont dit par le «non» au Traité européen en France, aux Pays-Bas, et l’auraient dit en Allemagne s’il y avait eu référendum.

Le projet du PS est-il à la hauteur de ces défis ?

Non. Je ne suis même pas sûr qu’il les évoque. Avec les nouvelles violences internationales, ce sont pourtant les principaux chantiers du prochain président de la République. Mais j’avais compris que tout était foutu dès lors que François Hollande avait décidé la règle de l’unanimité, c’est-à-dire la synthèse, une bêtise sympathique, mais qui a engendré la confusion. Oui, ce projet nous isole de nos alliés sociaux- démocrates européens, interloqués, et nous ridiculise un peu. Sans compter qu’il est beaucoup trop cher alors que nous aurons à désendetter l’Etat.

Commentant un sondage qui plaçait Ségolène Royal 20 points devant Lionel Jospin, vous avez dit : «Cela annonce davantage d’orages que de rassemblement.»

C’est une catastrophe et un vrai danger pour la France que la campagne ait commencé si tôt. Tous ceux qui sont partis trop tôt se sont toujours plantés, j’en sais quelque chose! En 1981 et en 1988, Mitterrand avait su retenir sa parole. Il est trop tard pour arrêter la course, mais nous sommes fous de nous être ainsi laissés embarquer par les médias, qui nous ont imposé leur calendrier et leurs critères de sélection, d’où sont exclues évidemment l’expérience et la compétence. Or, comment confier un trente-tonnes bourré d’explosifs à des gens qui n’ont jamais conduit de poids lourds ? Les médias tuent la politique. Ils font la même chose d’ailleurs avec les jeunes chanteurs, une overdose pendant six mois puis ils les jettent. Ils font courir un grave danger à la démocratie. Même les débats sont organisés « à la cogne » ! L’élection présidentielle n’est plus le choix d’un Président, mais l’étalonnage de tous les courants de pensée. La chance pour un candidat de figurer au second tour n’est liée qu’au degré d’explosion de son camp ! Il est temps, pour calmer le jeu, de trouver un autre système que le suffrage universel direct pour élire notre Président. Ou bien on ne lui laisse que des pouvoirs symboliques, ou bien on le fait élire par le Parlement.

 

Interview

Pascale Amaudric

Publié dans Actualité

Commenter cet article