Analyse de Jeremy Rifkin sur le 29 mai 2005

Publié le par SDJ 30

 

 

Excellent article de Rifkin paru mardi 7 juin 2005 dans Libé

Je suis assez d'accord avec de tels propos :



Le scrutin du 29 mai marque peut-être le début d'une conscience politique de masse.


L'avenir du rêve européen


Par Jeremy Rifkin essayiste, expert en économie et en relations internationales.


Gare aux premières impressions... surtout lorsqu'il s'agit du débat européen. Certes, les Français et les Néerlandais ont porté un coup considérable à la perspective d'une nécessaire Constitution pour l'Europe, faisant vaciller le rêve européen. Mais ces votes dévoilent un schéma complexe, comme c'est généralement le cas en matière de politique européenne. De toute évidence, l'extrême droite est parvenue à mobiliser le sentiment nationaliste et hostile aux immigrés, en faisant planer le spectre d'une main-d'oeuvre étrangère bon marché, et les fâcheux assauts d'une vague de musulmans. Jusque-là, rien de très inédit.

Le vote socialiste, en revanche, m'intéresse davantage, particulièrement en France, dans la mesure où il suggère que le rêve européen, loin d'être éclipsé, est peut-être en train d'entrer dans une nouvelle phase de maturation, avec les profondes implications que cela suppose pour l'avenir de l'Europe. Nombre de socialistes français déclarent avoir voté non à la Constitution, non par défaitisme, mais parce qu'ils privilégient au contraire la vision d'une Europe plus unifiée. Et parce qu'ils craignent que la Constitution ne s'appuie sur le modèle de marché anglo-américain : libéral, sans scrupule, et prompt à faire cavalier seul. Ce, au détriment d'une économie cohésive, à vocation plus sociale, et nourrie des valeurs qui fondent le rêve européen : la diversité culturelle, la qualité de vie, le maintien d'un tissu social adéquat, le développement durable, le respect des droits de l'homme, et enfin, la paix.

Je crois pour ma part que le traité, tant dans son préambule que dans le corps du texte, est sans ambiguïté sur le fait que l'engagement de l'Europe dans une économie sociale de marché est inscrit dans la pierre, ce qui constitue à la fois le coeur et l'âme de l'expérience politique européenne. La charte des droits fondamentaux, véritable noyau de la nouvelle Constitution, est un hymne au rêve européen et aux principes inclus dans le modèle d'économie sociale de marché.

Néanmoins, quelque chose de tout à fait fondamental s'est produit. Le vote des Français et des Néerlandais marque le début de l'européanisation de la politique, et particulièrement au niveau de la base : autour de la table familiale, dans les cafés, dans les usines et les bureaux, et enfin dans la rue. La France, notamment, s'est transformée en une énorme salle de classe dédiée à l'avenir de l'Europe. J'y étais. Aux premières loges. La passion, l'engagement, l'implication personnelle. Des millions de citoyens français débattant sans considération de classe ou de génération, depuis le centre cosmopolite de Paris jusqu'aux régions les plus reculées.

Pendant près de cinquante ans, l'Union européenne aura été le terrain de jeux exclusifs de l'élite continentale. L'opinion a rarement été invitée à participer à la discussion.

Or, l'ensemble des citoyens français et néerlandais a attrapé la balle au vol, faisant de la politique européenne un sport populaire, et même si je désapprouve les résultats du vote sur la Constitution, je dois admettre que les opinions française et néerlandaise ont fait de la politique européenne un sujet excitant. Il est difficile de saisir toute la profondeur de cette transformation. Des dizaines de millions de citoyens penchés sur la lecture de la Constitution, soulignant des passages, discutant de leur signification. En France, 70 % des électeurs se sont rendus aux urnes, plus que pour n'importe quelle élection nationale.

La question est maintenant de savoir si cet enthousiasme correspondait juste à une décharge de frustration politique, comme l'ont suggéré certains analystes, ou s'il faut y voir au contraire les premiers frissons d'une conscience politique de masse. De nombreux socialistes, syndicalistes et leaders de la société civile, ont prétendu avant le vote qu'un non déboucherait sur un vaste débat trans-européen visant à faire progresser l'économie sociale de marché et à promouvoir une Union renforcée, capable de se hisser à la hauteur du formidable rêve européen. Ceux-là ont persuadé des millions d'électeurs de voter non, en anticipant sur un possible dialogue. En supposant qu'ils aient été de bonne foi, l'on doit désormais s'attendre à un débat politique animé et soutenu, ainsi qu'à une mobilisation sociale portée par l'esprit du 29 mai, en faveur d'un programme politique européen plus creusé. Toutefois, si le vote en faveur du non s'apparentait davantage à une manoeuvre, à un positionnement stratégique répondant aux intérêts de tels groupes ou partis, voire à ceux de tel ou tel leader politique, alors il ne faudra pas s'étonner si le dialogue européen faiblit très rapidement.

De mon point de vue, maintenant que les Français et les Néerlandais ont véritablement plongé, pour la première fois, dans la politique européenne, il y a peu de chances pour qu'ils fassent machine arrière ­ même s'il est avéré que certains groupes ou chefs politiques ont bien tenté de manipuler l'électorat au profit de leur camp. Les raisons de mon optimisme sont les suivantes. Maintenant qu'ils ont dit non à la Constitution européenne, les Français et les Néerlandais se retrouvent dans une situation de vide politique intenable. A partir de là, vers où aller ? Les Français et les Néerlandais croient-ils réellement que, grâce à un retour à la case nationale, leurs enfants puiseront bonheur et prospérité dans l'univers confiné de leurs petits réservoirs territoriaux... ou vaut-il mieux leur offrir de vastes et nouvelles opportunités de vivre le rêve européen sur un continent en pleine expansion ? Cela dit, si de nombreux parents français et néerlandais ont voté non pour s'assurer qu'une Europe plus large et mieux intégrée restera fidèle aux principes de l'économie sociale de marché, il leur faut alors moduler le programme politique européen de manière à donner corps à leurs espoirs. Mais, si les partisans du non n'assument pas leur décision en proposant une vision plus forte de l'Europe, les dégâts causés par le vote du 29 mai ne concerneront pas seulement la Constitution, mais l'avenir de leurs enfants.

Finalement, avant de réduire prématurément le vote négatif des Français et des Néerlandais au «début de la fin d'une formidable expérience politique européenne», gardons à l'esprit qu'il aura fallu à l'Amérique près d'une centaine d'années, assorties de quelques guerres civiles sanglantes, avant que notre Constitution nationale soit totalement acceptée par les citoyens des divers ­ et même très divers ­ Etats. Un jeu dont le mot d'ordre est... patience.

(Traduit de l'anglais par Bérangère Erouart)
Dernier ouvrage paru : Rêve européen, ou comment l'Europe se substitue peu à peu à l'Amérique dans notre imaginaire (Librairie Arthème Fayard, 2005).

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