Le refus de l'hégémonie idéologique des partisans du non

Publié le par SDJ 30

 

La réunification ne doit pas se faire sous l'hégémonie idéologique des partisans du non, qui n'offre aucune perspective de gouvernement crédible.
Voici un excellent article paru aujourd'hui dans le journal
Libération :


Notre défaite et ses lendemains

Par Joël ROMAN

Joël Roman l'hégémonie
éditeur, membre
du comité de rédaction de
la revue Esprit.

jeudi 02 juin 2005


Le refus français de valider le traité constitutionnel européen laisse derrière lui un champ de ruines. C'est d'abord la défaite de l'Europe, de l'Europe institutionnelle qui avait négocié et proposé le traité, et qui a continué d'être perçue comme lointaine et bureaucratique. Mais aussi celle de l'Europe comme projet, puisqu'il est clair, maintenant que se dissipent les mensonges de la campagne, qu'il n'y aura pas de renégociation et que le traité constitutionnel est mort. C'est la perspective d'une Europe politique qui s'est ainsi évanouie (pas pour toujours peut-être, mais pour longtemps), et nous allons en rester pour l'essentiel à un grand marché régi par les traités en vigueur : un recours difficile à la majorité qualifiée, donc peu de progrès en perspective, et peu de régulation du libéralisme. Ceux qui de bonne foi ont voté non en voulant une Europe plus sociale commencent à s'apercevoir qu'ils ont été les dindons de la farce. Mais c'est secondaire, au regard de la fantastique régression que cela représente pour l'Europe, chacun des pays européens étant tenté de reprendre ses billes et ne trouvant plus guère de freins dans la surenchère nationaliste. Cela doit être ce qu'on appelle l'Europe des peuples. C'est encore la défaite de la France en Europe, puisque celle-ci qui était à l'initiative de ce projet de traité s'est vue désavouée par ses propres citoyens, suscitant les sarcasmes des libéraux, opposants de toujours à un projet fédéral, et voit ainsi sa place affaiblie, et confirmée son impuissance à peser sur le cours des choses.

En France, c'est la défaite de Chirac, qui porte là une responsabilité maximale, en ayant obstinément refusé de tirer les leçons des précédents scrutins, et en ayant bafoué le mandat qui lui avait été confié le 5 mai 2002 de rétablir la confiance dans la politique. Mais c'est surtout la défaite de la gauche, qui s'est durablement divisée à cette occasion : à celle qui voulait mener le combat de la gauche européenne et saisir l'occasion d'un progrès social et politique de l'Europe s'est opposé avec succès un front du refus cherchant à faire partager son impuissance protestataire. Ce front a dû une grande part de son succès à l'apport d'un ancien Premier ministre, qui a crédibilisé le non et décomplexé les électeurs que ce vote tentait, en vendant sa responsabilité d'homme d'Etat pour une popularité populiste. La victoire du non a installé durablement dans une bonne partie de l'opinion de gauche le mythe d'une alternative globale, l'espoir d'autant plus ancré qu'il est chimérique d'un grand soir de tous les recommencements. Elle a accrédité l'idée qu'il y avait plus à perdre qu'à gagner à aller de l'avant, que dire la vérité était dangereux, que l'Europe et au-delà le monde étaient d'abord une menace et non un pari. Elle a confondu et parfois amalgamé le nationalisme du ressentiment et le nationalisme de la peur, un nationalisme de fermeture et un nationalisme de précaution. Elle a révoqué l'idée que les démocrates avaient en commun, au-dessus de leurs divergences, un certain nombre de valeurs en partage, et entériné l'option qu'il était possible de faire un bout de chemin avec l'extrême droite. Puisque le non a été majoritaire, et que les ouvriers et employés ont voté majoritairement non, celui-ci se voit auréolé de tous les mérites : le non est populaire, le oui élitiste et méprisant, argument inusable de tous les populismes. Déjà cette intimidation porte ses fruits, puisqu'on entend une partie de la gauche dire qu'il faut renouer les fils du dialogue rompu, que cette divergence tactique était passagère, que nous devons nous rassembler comme si de rien n'était. Embrassons-nous, Chirac est affaibli et préparons ensemble les présidentielles de 2007 ! Fabius a fort logiquement entonné ce couplet. Une telle réunification de la gauche se fera sous hégémonie idéologique de la gauche du non, à coups de rhétorique mouvementiste et sans bien sûr aucune perspective de gouvernement crédible. Peu importe, puisque son destin est alors soit de renoncer très vite, soit de trahir, en rééditant 1983 : on oublie les fadaises qui nous ont fait élire, et on se rallie sans vergogne et sans critique à la version la plus plate de l'économisme ambiant. Celui qui a déjà été à la manoeuvre dans cette belle occasion, qui a déjà trahi une fois son «réalisme», pourra bien le faire une seconde fois en sens inverse, puisque aussi bien il a retenu du mitterrandisme que la seule vertu politique était le cynisme. La «victoire» du non porte ainsi la défaite dans ses flancs.

Mais elle condamne aussi la perspective ouverte par les partisans du oui : chez eux aussi, les sirènes de l'unité vont résonner, et l'on va voir refleurir les vieilles illusions. La défaite a aussi été celle des Verts, du Parti socialiste et de François Hollande, d'une manière de surfer sur le mécontentement social sans jamais faire de propositions politiques. Nous payons le prix des confusions entretenues depuis de longues années déjà : les compromis avec le national-souverainisme passés à l'occasion de la loi sur le voile ou du soutien à la politique de Chirac dans la crise irakienne, gérée sans considération aucune des autres Européens ; la fausse résurrection du PS après 2002, chevauchant avec démagogie le refus de la réforme des retraites, ou le mouvement des intermittents du spectacle, sans offrir de perspective ; l'incapacité des Verts d'adopter une posture réformiste et majoritaire clairement assumée ; plus avant encore, la résurrection, à l'automne 1995, d'une posture de radicalité, qui a su se donner la légitimité de la gauche et du progrès social quand toute son attitude tendait au conservatisme le plus étroit et au refus du changement ; et, pourquoi pas, dans les années 70 quand le choix de l'unité d'action avec le Parti communiste et du Programme commun se faisait en sacrifiant la confrontation théorique et politique avec la vision du monde que portait le communisme.

De ce point de vue, ce résultat signe aussi, surtout, notre défaite, celle des Européens convaincus, des antisouverainistes, des réformistes résolus, de la gauche de conviction et de transformation sociale. Non seulement nous n'avons pas su convaincre que ce traité représentait un progrès, mais quand au milieu des outrances et des contre-vérités nous y sommes parfois (rarement) parvenus, nous n'avons pas pu convaincre qu'un progrès, même partiel, même provisoire, même limité, était bon à prendre. Pouvons-nous nous contenter d'exiger maintenant une clarification qui n'a pas eu lieu plus tôt, clamer haut et fort notre intransigeance et confirmer, en Cassandre satisfaits, la réputation de loosers que nos adversaires ne cessent de nous faire ? Pire : nous nous sommes laissés voler l'idée de réforme par la droite qui propose d'associer l'individualisation des risques à la marchandisation des services, sous la tutelle d'un Etat renforcé dans sa dimension sécuritaire. La droite n'a cessé d'appeler réforme cette remise en cause de la philosophie sociale solidariste, tout comme elle appelle libéralisme la précarisation des plus faibles. Nous avons perdu ainsi sur les deux tableaux : par le hold-up de la droite sur le réformisme et le libéralisme, par la diabolisation qu'une certaine gauche, populiste, souverainiste et conservatrice a fait de ces deux mots.

Nous ne serons pas des retrouvailles d'une gauche oublieuse de ce scrutin. Nous ne participerons pas à une alternance en trompe l'oeil. C'est à une alternative de gauche, mais aussi dans la gauche qu'il nous faut travailler. Nous avons une bonne raison de le faire maintenant : la situation ne peut pas être pire.

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