La place du "oui" dans la campagne

Publié le par SDJ 30

 

Vu sur le site de Libération

Ne pas accorder la même place aux deux camps n'était pas un signe de malhonnêteté durant la campagne référendaire de 2005.
Oui, non: les médias, cibles un peu trop faciles

Par Philippe FREMEAUX

Philippe Frémeaux est directeur du mensuel «Alternatives économiques».


mercredi 11 mai 2005



Le non a-t-il la place qui lui revient dans le débat public ?
Au moment où les sondages se font plus hésitants, certains de ses partisans dénoncent le comportement des médias. De fait, les grands médias, notamment audiovisuels, apparaissent majoritairement favorables au oui.

Mais cette attitude explique-t-elle les mouvements de l'opinion ?
La réponse ne va pas de soi. Si les médias avaient le pouvoir de faire l'élection, Edouard Balladur aurait été élu président en 1995 puisqu'il avait à son service la télé des «cons» (TF1) et le journal des «intelligents» (le Monde). On sait ce qu'il est advenu. De même, si Lionel Jospin a été battu au soir du 21 avril 2002, c'est moins du fait de la campagne médiatique sur l'insécurité dont il fut victime qu'à cause de l'autosatisfaction qu'il affichait sur son bilan alors même que l'amélioration statistique de l'emploi masquait la persistance de la précarité et des bas salaires.

De la même façon, si, aujourd'hui, les Français sont très partagés sur la réponse à donner au référendum, c'est qu'ils constatent, dans leur vécu quotidien, que la situation de l'emploi se dégrade, que l'insécurité sociale progresse, que trop de promesses ont été faites qui n'ont pas été tenues, en France comme en Europe. Mais ils se demandent dans le même temps si refuser l'approfondissement de la construction européenne qui nous est proposé est vraiment de nature à améliorer la situation comme les partisans du non nous l'affirment, ou si cela risque au contraire de l'aggraver.

Le non a clairement progressé dans l'opinion aussi longtemps que le oui est apparu comme un blanc-seing donné à Chirac, Raffarin ou Barroso.
Une fois devenu majoritaire, il s'est trouvé confronté à la question du «jour d'après» : quelles propositions portaient les partisans du non ?
Quelles alliances politiques étaient-ils susceptibles de bâtir en Europe pour les mettre en oeuvre ?
Leurs réponses sont alors apparues peu crédibles alors même que certains partisans du oui gagnaient en modestie et proposaient simplement d'engranger les quelques progrès apportés par le traité avant d'avancer vers une nouvelle étape.

Dit autrement, les raisons qui font progresser ou régresser le non et le oui sont largement indépendantes de la place occupée par les partisans du oui et du non dans les médias.
C'est d'abord la crédibilité des discours tenus qui est en cause, crédibilité qui peut changer en fonction du moment, de la dynamique de la campagne.

L'orientation de la majorité des médias n'a pas empêché la montée du non. On comprend que ses partisans mobilisent cet argument au moment où leur position marque le pas.
Mais les raisons de ce plafonnement tiennent moins au pouvoir des médias qu'aux difficultés qu'ont les partisans du non à apparaître porteur d'une alternative convaincante.

On peut d'ailleurs se demander si l'attitude des médias est réellement favorable au oui.
Ce référendum, qui porte ratification d'un traité international déjà signé par nos dirigeants, provoque un réflexe légitimiste au sein des grands médias ­ et notamment du service public ­ au-delà même des convictions dominantes des éditorialistes.
Les grands médias audiovisuels expliquent le traité au bon peuple (1) faute d'en avoir débattu au moment où il était en discussion et notamment lors des travaux de la convention puis de la conférence intergouvernementale qui l'a suivie.

Le désintérêt qui fut alors le leur ouvre aujourd'hui un boulevard à tous ceux qui présentent le traité comme le fruit d'un complot secret des élites mondialistes néolibérales.
Pour autant, peut-on dire des médias audiovisuels qu'ils sont proeuropéens ? Pas vraiment. L'information sur l'Europe y est souvent de bien piètre qualité. Et certains qui s'inquiètent désormais de la montée du non laissaient hier encore nos responsables politiques expliquer que leurs échecs ou nos difficultés étaient «la faute à Bruxelles», sans être contredits.

Reste à définir ce que doit être la déontologie sur ce sujet et notamment la place légitime du oui et du non.
Au risque de choquer, rappelons que ce n'est pas parce qu'il nous faut répondre oui ou non à la question que les partisans du oui et du non doivent nécessairement bénéficier d'une place équivalente dans les médias.
Les médias ont le devoir d'interroger d'abord les responsables politiques des partis les plus représentatifs ou les intellectuels les plus reconnus. Il se trouve en l'occurrence qu'ils sont très majoritairement favorables au oui.
La percée du non dans les sondages justifie bien entendu qu'on donne la parole à ses partisans.
Mais on ne peut sérieusement défendre l'idée que le temps de parole accordé aux partisans de telle ou telle opinion doive refléter étroitement les courbes des sondages.

Enfin, une censure ne doit pas en cacher une autre.
Réclamer un comportement plus honnête des médias ne justifie pas que ceux qui s'en font les censeurs les mettent dans le même sac dès lors qu'ils ne sont pas les bons petits soldats du non (2).
Réduire toute prise de position en faveur du oui à un alignement sur les positions des puissants, à une défense des «élites» contre le «peuple» est à la fois insultant et démagogique.
Nul ne s'étonne de ne trouver aucun point de vue favorable au oui dans le Monde diplomatique ou dans l'Humanité. En quoi les titres qui ont fait un choix différent, comme celui que j'ai l'honneur de diriger, seraient indignes ?
Ils défendent sans doute mieux la dignité de la presse que ceux qui, au vu des sondages, courent après les opinions supposées de leurs lecteurs !

Il faut critiquer les médias : la faiblesse de l'information indépendante menace aujourd'hui la qualité de notre démocratie. Mais cette critique doit s'exercer à l'encontre de tous les médias, sans aucune exception, et sur tous les sujets, sauf à instrumentaliser l'attachement des citoyens au pluralisme en faveur de son propre camp politique.


(1) Comme le montrait Daniel Schneidermann dans Arrêt sur images sur France 5 le 8 mai.

(2) Comme le fait Serge Halimi dans le Monde diplomatique de mai 2005.

Publié dans Europe

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