Discours au Sénat en réponse à celui de D. de Villepin

Publié le par SDJ 30

 

Nous tenons à mettre en ligne le discours de Jean-Pierre Bel, Président du Groupe Socialiste du Sénat, en réponse à celui de politique générale de M. de Villepin.
En effet, ce disours rappelle très bien les liens entre la France et l'Europe, entre la crise française et celle de l'Union européenne ; il rappelle le bilan positif de Lionel Jospin, souligne la remise en cause du modèle social français par la majorité gouvernementale, etc.
Bravo Monsieur Bel,





Discours de M. Bel :


"Monsieur le Premier Ministre,

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs les Sénateurs,

Vous venez, monsieur le premier ministre, de vous livrer à un exercice étrange puisque nous venons de réentendre un discours à l'identique de celui qui nous a été livré hier ici même par M. Sarkozy.
Alors, comment doit-on l'interpréter ?
Avez-vous si peu confiance en lui pour vérifier que cela nous a été dit ou bien sommes-nous face à une situation étrange qui en dit long sur le respect qui vient d'être témoigné à notre Assemblée ?

Il y aura bien, désormais, un avant et un après 29 mai dans l’histoire de notre pays et de l’Europe. Chacun d’entre nous, naturellement, a sa propre lecture de ce qui s’est passé. On attend de nous de dire de manière explicite comment, les uns et les autres, nous répondons aux craintes mais aussi aux attentes qui se sont manifestées.

Je vois, quant à moi, dans ce message des Français, entre autres explications certainement fondées, l’expression d’un mal de vivre et de souffrances liés à la vie quotidienne.
Souffrances de ceux qui sont confrontés au chômage, à une vie sans perspective ni pour eux, ni pour leurs enfants, sans perspective de moindre projet, souffrances de ceux qui sont confrontés à des conditions de vie toujours plus difficile, à un environnement qui se dégrade, à des conditions de logement dans lesquels la promiscuité et la cohabitation avec l’autre sont bien loin de ce dont ils avaient rêvé.

Voilà ce que nous ont dit, entre autres, les Français que nous avons rencontrés.

Dans le même temps, à côté de cette colère, de ces peurs, de ces doutes, il y a le sentiment aussi de ne plus être défendus, de voir le Pacte républicain qui, jusque là paraissait protéger, voler en éclats.

Alors, face à un engrenage qui semble ne plus savoir, ne plus pouvoir arrêter la machine à fabriquer de la pauvreté, il faut bien reconnaître que nous nous trouvons devant une crise de grande ampleur. Une crise que d’autres ont caractérisé de crise sociale, une crise économique, une crise politique et même une crise morale.

Nous avons tous à tirer des enseignements de ce message fort si l’on veut en comprendre la portée, offrir des perspectives et donner du sens à notre engagement politique. Nous sommes tous concernés, mais vous en conviendrez, d’abord vous-même, Monsieur le Premier ministre, vous-même et vos amis qui exercez les responsabilités gouvernementales depuis maintenant 3 ans.

Vous êtes-vous interrogés sur les raisons de votre impopularité, du discrédit qui est le vôtre à ce jour, discrédit qui fait qu’avant même de connaître vos propositions, huit Français sur dix interrogés dans un sondage annoncent que vous allez échouer ?
Peut-être aurait-on pu rappeler la sentence de Cicéron dans la Rome antique : « le peuple peut tout comprendre, pourvu que celui qui pose la question soit crédible » ?

La réponse est dans le bilan sans appel du précédent gouvernement auquel vous participiez : 230 000 chômeurs supplémentaires, c’est-à-dire 10,2 % de la population active, ce qui classe notre pays au 21ème rang de l’Union européenne en terme de chômage, en particulier pour le chômage des jeunes.

Vous avez contribué, lentement mais sûrement, remettre en cause les fondements de notre modèle social : en trente-quatre mois de gouvernement, la gauche et Lionel JOSPIN avaient crée plus de 1.100 000 emplois quand le gouvernement Raffarin en détruisait lui, dans le même temps, plus de 50 000.

La politique menée par vos gouvernements depuis 2002, est socialement injuste et économiquement inefficace : le chômage et la précarité augmentent, le pouvoir d’achat diminue, l’investissement productif baisse, la croissance est en berne, les déficits se creusent et les caisses sont vides.

Le gouvernement Raffarin endosse la responsabilité d’un rejet général dont l’Europe a fait les frais.

La réforme des retraites, construite sur des perspectives de croissance fausses, devra être remise à plat dans quelques années parce qu’elle n’est pas financée. Injuste et inéquitable, elle sacrifie les plus faibles…

La réforme de l’assurance maladie, engagée pour réduire le déficit de 15 milliards d’euros, risque fort de ne pas atteindre son objectif ; elle accroît la pression sur les plus faibles sans rien résoudre alors même que nous avions laissé les comptes de la sécurité sociale équilibrés.

Je pourrais rappeler ici le fiasco de la réforme de la décentralisation. Non seulement elle a pour conséquence de grever lourdement le budget des collectivités mais elle met à mal le pacte territorial.
Elle provoque une levée de boucliers chez les élus locaux, elle rend incontournable une forte hausse des impôts locaux, elle favorise un service public à 2 vitesses dans les territoires.

Votre politique a suscité, à chaque consultation électorale, le désaveu, la sanction, le rejet.

Le Chef de l’Etat n’en a tenu aucun compte. Jacques Chirac ne réagit pas, il n’entend pas. Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre massivement désavoué, est maintenu à bout de bras, contre vents et marées, à l’encontre du suffrage universel. Le Chef de l’Etat doit endosser l’entière responsabilité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Par son entêtement, par son aveuglement, il a provoqué le résultat du 29 mai.

De cet aveuglement, l’Europe a payé le prix fort. A ce sujet, quel silence dans votre intervention ! Que savons-nous, à la veille du Conseil européen, des orientations que vous entendez défendre ? Je tiens à indiquer ici que notre groupe vous a demandé d’organiser un débat parlementaire avant ce prochain Conseil. L’avenir de l’Europe est en suspens, le traité constitutionnel est moribond. Quelles leçons en tirez-vous ?


Face à cette situation les Français attendaient une réponse qui soit à la hauteur de l’enjeu, un vrai changement de cap. Vous nous avez dit hier, au contraire, que « le cap serait maintenu ».

C’est donc cela que vous avez retenu du message du 29 mai ?
A ce titre, Monsieur le Premier ministre, mais aussi parce que vous étiez membre des gouvernements Raffarin, vous êtes comptable de ses renoncements et de ses échecs.

Alors, en réponse aux souffrances des français, vous avez promis une nouvelle impulsion, vous avez promis de remettre la France en marche. Quel aveu d’échec pour votre prédécesseur !

Reprenant mot à mot les annonces successives de Jacques Chirac et Jean-Pierre Raffarin depuis 3 ans, vous appelez à une grande mobilisation en faveur de l’emploi.

La mesure phare de votre programme, c’est le contrat « nouvelle embauche », bel exemple de mesure sociale ! Vous proposez pour exaucer une demande déjà ancienne du MEDEF, un contrat de travail dont la période d’essai dure deux ans. Deux ans pendant lesquels, l’employeur pourra licencier du jour au lendemain. En réalité, votre contrat de nouvelle embauche, c’est un permis de licencier sans motif !

Vous construisez là une nouvelle forme de contrat de travail en permettant à un employeur de se séparer d’un salarié sans avoir à payer les indemnités compensatrices de précarité de 10% du salaire qu’il serait obligé de verser s’il s’agissait d’un CDD.
Avec le contrat nouvelle embauche, le chèque emploi entreprise, applicable dans les petites entreprises vous montrez-là le vrai visage du modèle patronal que vous portez !

Le chèque emploi entreprise est un chèque en blanc pour l’employeur ! Ce chèque fait disparaître l’obligation de signer un contrat de travail, seul garde-fou protecteur des droits impératifs du salarié : la rémunération, le temps de travail, la durée du contrat et des modalités de résiliation. Ce chèque fait disparaître la feuille de paye, libérant ainsi l’employeur de l’obligation de respecter le salaire initialement promis !

Vous avez fait le choix de ne cibler que les petites entreprises, et ce, à dessein. Evidemment, ce sont celles où les salariés sont le moins bien organisés.

De la même manière, en ne comptant pas les jeunes de moins de 25 ans dans leurs effectifs pour le calcul du seuil des 10 salariés, vous remettez insidieusement en cause le droit syndical. Naturellement, dès aujourd’hui les petits patrons applaudissent et les organisations syndicales se mobilisent.

Les chômeurs qui auraient refusé une proposition d’emploi dite « raisonnable », se verraient privés de leurs indemnités. On peut se demander ce qu’est une proposition « raisonnable » ? Doit-on tout accepter et qui appréciera ? Est-ce une nouvelle forme de la politique de la carotte et du bâton ?

Ces mesures, les seules mesures nouvelles de votre programme pour l’emploi, sont autant de brèches dans notre code du travail. Alors que les français réclamaient davantage de protection sociale, vous portez atteinte aux piliers de notre modèle social.

A la demande de sécurité professionnelle et sociale de nos concitoyens, vous répondez par plus de précarité et plus d’insécurité.

Face à la flexibilité que vous introduisez de manière éhontée dans notre droit du travail, vous n’offrez en contrepartie, aucune garantie nouvelle aux salariés.

Votre Ministre du Commerce, a eu la franchise de dire, avant d’être rappelée à l’ordre : « le droit du travail, --je la cite-- est « compliqué, lourd et peu flexible, il constitue un frein à l’embauche. Ces freins doivent être évacués ». Une fois encore, vous donnez des gages aux plus forts et vous stigmatisez les plus fragiles.

Enfin, vous reconnaissez vous même que vos marges de manœuvre budgétaires sont étroites et dans le même temps, vous annoncez une nouvelle baisse des cotisations sociales, baisse qu’il faudra bien financer par le budget de l’Etat ou par les privatisations de nos fleurons industriels et commerciaux !

Il y a les mots et la réalité. Pourtant, vous avez prôné un changement de méthode. Vous avez dit que le temps de la concertation et de la réflexion était venu, vous avez peut être même suscité des espérances. Tout cela pour aboutir à quoi ? Au recours aux ordonnances, une des pires méthodes de la Vème République qui consiste à nier les droits du Parlement, qui tourne le dos au dialogue, à la consultation des partenaires sociaux sur un sujet aussi essentiel que la politique de l’emploi.


Le 29 mai a exprimé une exaspération, une forme de désespérance, vous y ajoutez aujourd’hui la frustration.

Vous spoliez les salariés de leurs droits au dialogue, à la négociation, vous allez générez la colère… C’est une lourde responsabilité, Monsieur le Premier Ministre, sur laquelle vous serez jugé, sans tarder, dans les semaines qui viennent.

La situation mérite des politiques, des orientations radicalement nouvelles. Sur l’emploi, sur le pouvoir d’achat des familles, nous savons bien que cela passe dans l’immédiat par l’augmentation de la prime pour l’emploi, la valorisation de l’allocation de rentrée scolaire.

L’objectif du droit à un emploi digne pour chacun doit constituer un chantier prioritaire, avec une véritable sécurité sociale professionnelle et un droit à la formation tout ou long de la vie. Et pour cela, en préalable, nous devons nous en donner les moyens en convoquant une grande conférence, une négociation avec les partenaires sociaux portant sur l’emploi, les salaires, le pouvoir d’achat et l’insertion des jeunes.

Vous avez dit, Monsieur le Premier Ministre : « je me donne 100 jours pour rendre la confiance aux Français d’ici le début du mois de septembre ».



Dans 100 jours, l’opposition sera là pour apprécier votre action à sa juste valeur. La situation de la France et de l’Europe est grave. Nous serons attentifs et vigilants. Nous développerons, dans cette période des propositions alternatives, celles que nous élaborerons dans un dialogue avec les français et avec l’ensemble de la gauche.

Monsieur le Premier Ministre, mes chers collègues.

La France et l’Europe vont mal et nous avons le devoir de dire la vérité aux Français. Cela signifie qu’il faut se garder des discours simplistes, incantatoires qui seraient plus sources de désillusions que de solutions concrètes.

Mais il faut aussi avoir une véritable ambition, proposer une politique radicalement nouvelle pour répondre à la demande de justice sociale et de solidarité.

Nous devons signifier clairement le retour du politique dans ce qu’il a de plus noble, c’est-à-dire sa capacité à influer sur le cours des choses, à remettre l’homme au cœur de notre système et non le contraire.

Nous devons signifier aussi que nous ne renoncerons pas à notre combat pour une Europe plus politique et plus sociale. Et vous savez, sur ce point là, qu’il faudra sortir de l’impasse budgétaire décidée par M. le Président (plafonnement du budget européen à 1 % du PIB) qui ne permet aucune ambition nouvelle pour l’Europe.



Monsieur le Premier ministre, vous venez aujourd’hui vers le Sénat réclamer la confiance. Pour qu’il y ait confiance, encore eut-il fallu que vous ayez pris la pleine mesure de l’état de la France, du désarroi exprimé par les Français.

Il aurait fallu que vous indiquiez un cap clair et transparent, en rupture avec les orientations calamiteuses de ces trois ans de gouvernement.

Sur les équipes, sur les orientations, c’est tout le contraire que vous nous annoncez en vous inscrivant dans la continuité.

Alors, les Français peuvent compter sur les socialistes pour construire, avec d’autres, un autre horizon et pour s’opposer à l’avenir que vous nous tracez, une société dominée par la précarité.

Cet avenir, fait d’irresponsabilité, d’inconséquences et d’injustices, nous n’en voulons pas. C’est pourquoi vous n’aurez pas notre confiance."

 

J-P BEL

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