Opération coup de balai, sur la politique comme dans les affaires

Publié le par SDJ 30

Point de vue de :
FRANÇOISE FRESSOZ (éditorialiste aux « Echos »)
Il ne fait pas bon avoir les tempes grisonnantes par les temps qui courent. Sur la scène politique comme dans les affaires, les vieux acteurs n'ont plus la cote. Trop de promesses non tenues, d'échecs accumulés. Sur fond de fort désenchantement, on réclame des jeunes avec, si possible, des idées neuves et un espoir de lendemains qui chantent.

Tandis qu'à l'Elysée, Jacques Chirac (soixante-quatorze ans) prépare du mieux qu'il peut sa sortie, Lionel Jospin (soixante-neuf ans) rumine encore son impossible retour : sa crinière blanche, l'été dernier à La Rochelle, n'a guère ému les militants, qui ne lui ont pas laissé la moindre chance face à Ségolène Royal (cinquante-trois ans). L'affront a été d'autant plus mal ressenti que l'ancien Premier ministre la jugeait trop sociétale, pas assez politique, en deux mots pas sérieuse. Et, pourtant, c'est sur des critères très politiques que Ségolène Royal a gagné. Lui symbolisait l'échec de 2002, elle la victoire de 2004. Lui tenait à respecter à la virgule près une vulgate socialiste de plus en plus éloignée du réel, elle a osé nommer ce qui n'allait pas dans le bilan jospinien : l'application des 35 heures et la sécurité. Lui proposait de faire renaître d'improbables équilibres entre les différentes tendances de la gauche plurielle. Elle tente d'inventer une nouvelle gauche dont on peine encore à définir la doctrine et les contours.

Ce qui s'est produit à gauche en 2006 a été l'équivalent de ce que peut engendrer un tsunami : tous les codes qui régissaient le fonctionnement du vieux parti ont volé en éclats. La vague royaliste a d'abord été un phénomène de sondages avant de déboucher sur une révolution de palais. Elle n'a pas seulement éliminé la vieille génération. Elle a aussi écarté des quinquagénaires pleins d'ambitions qui, comme François Hollande ou Dominique Strauss-Kahn, ont eu le tort de ne pas mesurer que l'époque était à l'audace. Quant à Laurent Fabius, qui croyait pouvoir triompher en puisant dans les vieilles recettes mitterrandiennes, il a été balayé.

Dans le monde des affaires, le coup de balai n'a pas été moins brutal. Antoine Zacharias ? Ejecté de Vinci par les actionnaires qui l'ont jugé trop gourmand. Noël Forgeard ? Remercié d'EADS après une polémique sur ses stock- options et les retards de l'A380. Pierre Levi ? Limogé du groupe Faurecia pour une affaire de corruption. Depuis la mi-2005, plus de vingt grandes entreprises françaises ont changé de patron. Pas seulement parce que les actionnaires sont plus prompts que par le passé à sanctionner les fautes ou à exiger des résultats. Comme en politique, il faut aussi compter avec les coups du sort - la disparition en mer d'Edouard Michelin - et surtout l'effet « papy boom ». Partout, les départs à la retraite s'accélèrent, parfois peu préparés - la décision de Jean-Martin Folz a créé la surprise chez PSA -, souvent anticipés - Total, L'Oréal, Schneider Electric, BNP Paribas... Ils ouvrent la voie à une nouvelle génération de dirigeants, en général plus férus d'international que leurs prédécesseurs et donc davantage en phase avec l'air du temps.

Le vent du changement souffle fort, mais partout les forces du passé résistent. Prenez Nicolas Sarkozy. Il a été le premier, en 2002, à capter la dynamique de la rupture. Pour se démarquer de Jacques Chirac, il a été très loin dans la critique du modèle français (dénonçant notamment la pseudo-égalité républicaine) et dans l'énoncé de propositions dérangeantes (la discrimination positive). Le tout en restant son ministre. Sa liberté de ton a plu aux Français et c'est sur sa popularité qu'il a construit sa conquête politique, devenant le candidat incontournable de son camp. Et, pourtant, plus l'échéance de 2007 avance, plus il est contraint de mettre de l'eau dans son vin, d'accoler l'adjectif « tranquille » au mot « rupture », de donner des gages aux chiraquiens et de rechercher l'adoubement de Jacques Chirac. Au fond, sa situation ressemble beaucoup à celle de Valéry Giscard d'Estaing, qui avait construit, comme lui, toute sa légitimité sur son action de ministre et qui, en 1974, s'était fait élire non pas sur le thème de la rupture mais sur l'air du « changement dans la continuité ». Ce qui correspondait à la réalité. Car on ne rompt jamais tout à fait avec son propre camp, sous peine de se retrouver incapable de le rassembler. Cela vaut aussi bien pour la droite que pour la gauche. De même que Nicolas Sarkzoy doit rassembler la droite, Ségolène Royal doit veiller à unifier la gauche. Or si elle a réussi son OPA sur la candidature à l'Elysée, elle n'est pas encore parvenue à créer la synthèse entre la culture du PS et celle de ses propres troupes qui, nourries au lait de la démocratie participative, apparaissent pour le moins détonnantes dans ce parti d'élus.

Dans les entreprises aussi, les forces du passé veillent. Mais elles n'agissent pas exactement sur le même registre. Là où les politiques freinent, elles préfèrent souvent accompagner le changement. Lorsqu'un patron a eu le temps de préparer sa succession, il n'est pas rare de le retrouver en arrière-plan comme garant de la pérennité d'une certaine culture qui a fait la richesse de l'entreprise. A L'Oréal, Lindsay Owen-Jones, qui avait été lui-même formé par François Dalle, a transmis le flambeau à Jean-Paul Agon, mais il reste président du conseil d'administration. Exactement comme Michel Pébereau qui, depuis 2003, garde un oeil sur la stratégie de BNP Paribas alors que son dauphin Baudoin Prot a pris les commandes. Et l'on pourrait multiplier les exemples. Les Anglo-Saxons ont parfois du mal à comprendre ce fonctionnement quasi monarchique qui laisse au PDG le soin de choisir son successeur et de l'accompagner. Reste que le résultat est souvent plus constructif que ce qui se passe dans les hautes sphères politiques : l'histoire mouvementée de la Ve République montre qu'un président sortant a toujours du mal à choisir son successeur et à favoriser son ascension pour la bonne raison qu'il n'en juge aucun à sa hauteur.

Dès lors, il ne faut pas s'étonner que ceux qui guignent la place ruent dans les brancards. L'élection présidentielle de 2007 est à cet égard un modèle du genre : les deux principaux candidats, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, sont des primo-accédants. Contrairement à ce qui s'était produit en 1988, 1995 et 2002, aucun des deux n'a été impliqué dans une cohabitation comme Premier ministre ou président de la République. Le vent du renouvellement et du rajeunissement souffle comme jamais. A ceci près qu'en arrière-plan un vétéran veille. Il a soixante-dix-huit ans, il en est à son sixième combat présidentiel et il rêve de créer à nouveau la surprise. Son nom : Jean- Marie Le Pen.

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