Par mon verbe, je vaincrai

Publié le par SDJ 30

Point de vue de :
 
Jean-Baptiste de Montvalon 
 
 
medium_file_200427_100734.jpgRupture tranquille" d'un côté, "ordre juste" de l'autre : Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal ont fourbi leurs armes. Car la bataille présidentielle est d'abord une affaire de mots. C'est sur eux que se construit l'"image" d'un(e) candidat(e). Doit-on démontrer sa volonté et/ou sa capacité à rassembler ? On inventera un oxymoron (ou oxymore), cette figure de rhétorique qui consiste à allier deux mots de sens contraire. Non pas tant "pour leur donner plus de force expressive", selon le sens littéraire que livre Le Petit Robert, que pour chercher à séduire le plus grand nombre : les adeptes de la "rupture" et ceux que ce terme effarouche ; les partisans de l'ordre comme les amateurs de justice. Sans oublier ceux qui ne se retrouvent que dans l'union des contraires, et qui y trouveront - dans l'un et l'autre cas - parfaitement leur compte.
 
Dans son pavillon de Plaisir (Yvelines), où il coule une retraite paisible, Maurice Tournier observe avec une gourmandise intacte ce double exercice de "synthèse langagière" croisée : "Sarkozy prend la tranquillité dans le domaine mitterrandien, et Ségolène Royal l'ordre dans le vocabulaire de droite", chacun ajustant à sa façon ces emprunts. L'ancien fondateur du premier laboratoire de lexicométrie, créé en 1967 à l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, n'ira pas au-delà dans l'interprétation de ce cas d'espèce. "Je me méfie de moi", dit-il, refusant de s'aventurer hors de toute étude statistique.

Force de l'habitude : cela fait quarante ans que cet agrégé de lettres a trouvé refuge dans les chiffres. Avec le concours de mathématiciens, il avait mis au point des outils d'analyse statistique, permettant "un inventaire systématique de vocabulaire", qui se sont développés par la suite. Des banques de données existent aujourd'hui à Lyon - où ont été transférées les ENS de Saint-Cloud et de Fontenay -, Amiens, Nice, ou encore Créteil. Il a fallu plus de cinq ans de travail avant la première publication, qui portait sur les tracts de Mai 68. Ont suivi des ouvrages sur le discours syndical, communiste, puis des études portant sur le langage des principaux candidats en 1988 et 1995.

medium_sarkozy220_20040429.jpgGrâce au concours de mathématiciens, le principe de base consistant à mesurer la fréquence de certains mots dans les discours s'est enrichi d'un mode de calcul de probabilités permettant de distinguer les "mots spécifiques", ceux dont la fréquence constatée est supérieure à la fréquence probable. Ainsi, raconte M. Tournier, lors du face-à-face télévisé de 1988 entre Jacques Chirac et François Mitterrand, "deux événements statistiquement absolument improbables sont survenus en même temps". Interrogés sur le même sujet, Jacques Chirac prononce à dix-sept reprises le mot "immigration" et une seule fois le terme "immigrés", alors que François Mitterrand, à l'inverse, emploie à quinze reprises ce dernier mot, n'évoquant qu'une seule fois l'"immigration". Il n'y a là bien sûr aucun hasard : le candidat de droite préfère user d'"un terme généralisant, qui traduit par son suffixe "-ation" la dynamique d'un flux abstrait arrivant en France", alors que son adversaire socialiste ne veut évoquer, par le mot "immigrés", que "des gens qui sont déjà là", l'emploi d'un participe passé "supprimant toute idée de mouvement" et évacuant donc la question du flux.

A partir de cet exemple de très fort décalage statistique entre fréquence probable et fréquence constatée, le linguiste confirme ce que chacun pressent : dans le langage politique, a fortiori lors d'une campagne présidentielle, "les mots sont archisurveillés".

"Le politique, poursuit M. Tournier, cherche à s'approprier la parole en occupant les médias, mais aussi la langue et le langage, en devenant le référent du sens des mots. Il essaie de s'emparer d'un système de stéréotypes et de détruire celui de son adversaire."

Ainsi Jacques Chirac s'est-il emparé en 1995 d'une thématique de gauche, la "fracture sociale", au détriment de Lionel Jospin. Ainsi dépossédé de son discours, le candidat socialiste a cherché à se démarquer. Lors de leur face-à-face télévisé, M. Jospin a employé à vingt-deux reprises les termes "différent" ou "différence", qui ne sont apparus que quatre fois dans les réponses de M. Chirac. Familier de ces parties d'échecs où les pions sont des mots, le président du RPR a vu la manoeuvre et y a répliqué en insistant sur des points d'accord.

On comprend pourquoi Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy n'ont eu de cesse de s'épier - et de se piller - lors d'une précampagne qui a donné lieu à plusieurs chassés-croisés. Le président de l'UMP a fustigé les "patrons voyous", et s'est montré au chevet de la "France qui souffre", tandis que Mme Royal faisait des incursions répétées sur le terrain de l'"ordre" et de la "sécurité".

Les deux principaux candidats qui veulent incarner le "renouvellement" ne réutilisent là que de vieilles recettes. Il en va de même de la vogue du "parler simple", qui, rappelle le linguiste Louis-Jean Calvet, "a commencé avec Poujade dans les années 1950". Lors d'un déjeuner, le 22 novembre 2006, avec près de 600 maires socialistes, Mme Royal leur avait vivement conseillé quelques traductions : "vie chère" au lieu de "pouvoir d'achat", "petites retraites" plutôt que "pensions modestes"... "Royal est dans la fuite des expressions technocratiques", relève le professeur d'informatique Jean Véronis.

Poursuivant ce même objectif d'une étude statistique du langage politique, ces deux enseignants à l'université de Provence ont publié en octobre 2006 un livre, Combat pour l'Elysée, paroles de prétendants (éditions du Seuil, 15 euros), qui doit son titre à la crise du contrat première embauche, pendant laquelle il a été rédigé. Dans cet ouvrage, les auteurs décortiquent - non sans humour - les paroles des principaux acteurs de la vie politique française. Objectif revendiqué par M. Calvet : "Apprendre aux gens à décrypter les discours, pour qu'ils comprennent comment on peut les baratiner."

En prélude à quelques portraits parfois au vitriol, on y trouvera notamment d'indispensables rudiments sur l'euphémisme et la langue de bois, ainsi que le rappel de quelques célèbres lapsus. Ces moments, comme le dit joliment M. Calvet, où "l'inconscient remonte à fleur de mots". Preuve que, même en territoire surveillé, la parole sait s'offrir des moments de liberté.

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